Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
14 août 2011 7 14 /08 /août /2011 04:08

Mosaïque des philosophes Torre Annunziata 1er siècle avan

La Mosaïque des philosophes de Torre Annunziata, 1er siècle av. J.-C.

 

« Mais la sphaίra, l’Un devenu forme, est le dieu qui donne à penser. Ce ne sont ni des prières ni des appels qui permettent d’atteindre cet Un, mais des analyses, des mesures et des preuves. Son culte consiste dans l’évaluation précise de ses qualités ; la piété de la pensée se révèle, pour cette fois, dans la capacité à observer au fond la construction de l’entité. La boule veut être aussi bien considérée que calculée et accomplie. Son espace intérieur réclame un esprit congénial qui doit l’animer – et animer signifie ici : engendrer et mesurer. L’intelligence est la tension énergétique des sphères ; l’inspection se transforme en circon-spection dans le monstrueux. Au cours des expériences de l’évidence dont s’embrase l’âme noétique si la réflexion est correctement menée, le Dieu, l’Un, l’Univoque se donne à voir à ce qui pensent et observent. Par enthousiasme logique, il confirme à ses admirateurs qu’il est présent en eux : sa présence c’est l’union de la circon-spection et de l’être-contenu. Nous vivons encore, à l’heure où se déroule cette scène, à une époque à laquelle le saisissement par l’évidence peut passer pour le point de rencontre entre les phases et les extases ; même dans les travaux du concept, la bénédiction vient d’en haut. Parce que ce sont des mortels qui cherchent l’Un à tâtons au moyen de concepts faillibles, seul le divin peut, de lui-même, garantir qu’une pensée réussisse avec une évidence et emplisse les concepts d’un contenu clair. Mais à chaque fois que l’on pense la boule comme il convient de le faire, elle est au milieu parmi ses analystes. Dans le concept ayant la force de la preuve, et dans l’image ayant la capacité d’être, l’esprit divin – dont on peut encore, en montrant une belle naïveté, supposer ici l’existence – revient à l’esprit humain.

Si les sept Athéniens ou Acrocorinthiens sont pris du même tremblement que leur imprime un souffle d’esprit commun en regardant la boule, c’est parce qu’à cet instant ils font partie de l’évènement de Pentecôte de l’histoire de la pensée : ce qui les saisit, c’est l’épanchement des évidences dans des langues de feu logiques. Cette évidence bouleversante est à la fois intime et publique ; elle permet aussi bien la méditation muette que le débat controversé. Raison pour laquelle on est frappé du fait que l’expérience commune de la pensée ne tient visiblement pas le groupe sous un charme hypnotique ou religioïde : chacun des sages se place à sa façon par rapport à l’englobant, dans une méditation émancipée et librement stimulée. Chacun d’entre eux découvre, à sa manière personnelle, ce qui lui donne à penser l’esprit de la boule. […]

A lui seul, le tableau de Torre Annunziata désigne sans ambigüité la rupture entre le savoir et la société : cette scène entièrement emplie par l’esprit du post-socratisme, de la libre école, de la sécession, ne se déroule plus dans la ville, mais devant les portes – pas à une distance telle que les participants à cette discussion sur les sphères soient contraints de se transformer en ermites, mais pas trop près, non plus, afin que les effluves et le bruit des marchés ne puissent pénétrer jusqu’ici, dans le bosquet de l’ontologie. Les grimaces partisanes se sont effacées des visages, on n’y plus que le bel effort du concept. Senteurs agréables et silence ; précision sociable. Les cigales emplissent d’un second bourdonnement l’air enrichi par les arguments.

Aucun intellectuel ne devrait jamais oublier cette situation : sept érudits face à une boule striée de bandes, des messieurs barbus pris d’une gaieté dont aucune personne extérieure ne devine le motif, éloignés de la ville, s’adonnant à une dissidence subtile, tendant solidairement par des intuitions logiques communes, vers une question infinie – c’est la scène primitive du pacifisme académique. Dans ce petit tableau le bonheur et le monstrueux se côtoient en silence. […] L’attraction de la boule divine surpasse même la participation aux productions du théâtre dionysiaque, parce que pour la philosophie naissante, le monstrueux dans l’ordre va plus loin que le monstrueux dans la tragédie. »

 

SLOTERDIJK, Peter, (trad. Olivier Mannoni), Globes. Macrosphérologie. Sphères II, Paris, Fayard/Pluriel, 2010, p. 13-17.

Published by Pierre Rivière - dans Sloterdijk
commenter cet article
1 juin 2011 3 01 /06 /juin /2011 01:40

« D’un point de vue psychologique, apprendre à vivre ne signifierait rien d’autre que passer par une école du flottement. Flotter, c’est pouvoir utiliser la double exclusion. Le vivant ne se laisse jamais contraindre à choisir, car il sait intuitivement qu’il n’est ni quelqu’un ni personne. Il a inévitablement quelque chose de tout et n’est pourtant rien du tout. Celui qui n’est ni prisonnier de sa découverte de soi ni prisonnier de sa perte de soi, est libre. Et celui qui connaît la liberté vient à elle comme un enfant au monde. Il se retire de toutes les représentations et de tous les jugements. Il ne sait donc plus aucune tâche (seuls les fous ont toujours d’importantes missions), il n’a plus que des expressions. Celui qui a trouvé l’œil du cyclone se désagrège dans une vitalité absolue qui nulle part ne se prend plus aux brutalités des luttes avec leurs positions, leurs valeurs, leurs intérêts, leurs justifications. Il fait de sa vie une expédition dans les régions inexplorées de l’être qui se situent entre la sincérité et le don d’invention »

 

SLOTERDIJK, Peter, (trad. Jeanne Etoré), L'Abre magique. La naissance de la psychanalyse en l'an 1785, Paris, Flammarion, 1992, p. 259.

Published by Pierre Rivière - dans Sloterdijk
commenter cet article

Présentation

  • : La philosophie est un sport de combat
  • La philosophie est un sport de combat
  • Contact

Créateur

  • Pierre Rivière

Recherche

Catégories