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18 octobre 2014 6 18 /10 /octobre /2014 14:17

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Araignée du soir, Espoir !, Salvador Dali, 1940

 

« II arrive souvent, dans l’histoire des sciences, qu’un problème qui a paru insoluble se résolve ensuite comme de lui-même. C’est le cas ici. La solution a été trouvée depuis plusieurs décades par beaucoup d’auteurs, avec des considérants philosophiques divers et parfois contestables. […] Cette solution peut être énoncée en peu de mots : le problème posé par la dualité de la conscience et du corps, de l’organisme-conscience et de l’organisme-corps, est un problème apparent pour l’excellente raison qu’il n’y a pas de corps. Le « corps » résulte, comme sous-produit, de la perception d’un être par un autre être. L’être perçu est perçu par définition comme objet, au sens étymologique du mot. Il apparaît, d’autre part, comme indépendant de l’observateur, ce qui conduit à le substantialiser. L’objet substantialisé est appelé, en un seul mot, un corps. Mais il faut considérer plusieurs cas.

a) A et B sont deux hommes qui se regardent. La réalité de A pour A, ou de B pour B, est l’ensemble de sa conscience cérébrale et organique, la conscience organique étant plus ou moins distribuée à des sous-individualités, cellulaires ou autres. La réalité de A pour B apparaît, dans la conscience cérébrale de B, comme un objet perçu, que B appellera le corps de A – et réciproquement. Comme l’homme est un être social, A adopte vite sur lui-même, pour l’usage courant, le point de vue de l’observation d’objet, et non de pur self-enjoyment.

Bien entendu, il ne saurait oublier complètement qu’il est avant tout, un centre d’activité consciente, encore que les jeunes enfants y arrivent fort bien, de même que les behaviouristes convaincus. Aussi, il adopte sur lui-même, et, par analogie, sur B, sur tous les autres hommes et sur les animaux supérieurs, le point de vue dualiste : il est conscience et il est corps. Cette illusion est d’autant plus naturelle qu’indépendamment même de tout rapport social, l’homme est ainsi constitué qu’il peut être en rapport d’observation, ou même en « rapport social », avec lui-même. Il voit ses bras et ses mains devant lui, et il peut leur parler, comme lady Macbeth; il voit presque tout son corps quand il est assis ou quand il se regarde dans un miroir. Mais il n’en reste pas moins que, s’il était possible de concevoir un être humain vivant seul, sans miroir, avec une tête immobilisée, sans possibilité de se regarder ou de se toucher, on ne voit pas comment un tel être pourrait avoir l’étrange idée de se considérer comme double et comme composé d’une conscience et d’un corps matériel. S’il était doué de réflexion philosophique, il ne tarderait pas à remarquer une certaine dualité entre sa « conscience-je » active, et des états de conscience plus passifs : souffrance, malaise, euphorie. Il soupçonnerait une hiérarchisation et une distribution dans son être conscient, mais cette dualité ne ressemblerait en rien, à ses yeux, à ce qu’est pour nous la dualité de la conscience et du corps.

b) A regarde un arbre et non plus un autre homme B. La même illusion joue. L’arbre est perçu comme objet. Cette fois, l’analogie ne conduit plus aussi impérieusement A à attribuer à l’arbre, comme à lui-même, un self-enjoyment, doublant son aspect objectif. Aussi, il se hâte de considérer l’arbre comme un pur corps, sans « doublure intérieure », sans subjectivité propre. Si A est un biologiste, il étudie le fonctionnement des organes végétaux, sans aucune de ces arrière-pensées que même le matérialiste le plus endurci doit éprouver, quand il étudie un enfant ou un animal. Et pourtant, il est bien évident qu’il est inadmissible de considérer l’arbre comme un corps pur, sans subjectivité propre. L’arbre-objet n’existe que dans la perception qu’en a l’observateur A, et l’arbre, comme pur corps, n’est qu’une substantialisation de cet arbre-objet. L’arbre réel croît, se développe comme une unité, il garde sa forme propre. Il ne dépend pas de la perception accidentelle qu’en ont les animaux ou les hommes passant dans son· voisinage. Il ne dépend pas davantage des observations du biologiste. L’examen soigneux des faits peut conduire à supposer que cette unité de l’arbre n’est pas aussi nette que celle d’un animal. Un jeune chêne ou un jeune marronnier possède, par exemple, des feuilles aussi grandes que celles d’un arbre adulte de son espèce. Cela peut permettre de supposer que l’arbre est plutôt une colonie d’organes qu’un organisme proprement dit. Mais les modes, plus ou moins unitaires, de subjectivité propre ne eoncernent en rien la nécessité générale de supposer une « auto-subjectivité » un « pour-soi», chez le végétal. Le végétal est subjectivité, et non corps, tout comme l’animal. […]

Nous avons examiné un nombre suffisant de cas pour que nous puissions tirer des conclusions générales. Il n’y a pas de corps, c’est-à-dire d’objet matériel dont le statut d’existence s’épuiserait dans le fait d’être purement et simplement un corps, massif et étendu, sans aucune subjectivité propre. Masse et étendue, spatio-temporalité, propriétés dynamiques et géométriques des corps, ne peuvent être de vraies « propriété », appartenir en propre aux êtres observés comme corps, que s’il s’agit de formes ou de forces en soi, « auto-subjectives » si l’on peut employer ce mot barbare. La « matière », le « corps matériel », ces mots ne peuvent désigner une sorte de stuff particulier, supposé différent d’un mind stuff, ou d’un domaine de conscience. Tout réel se possède lui-même; autrement, qui donc le posséderait ?

Ainsi que le remarque B. Russell, la distinction entre mental et physique (dans le sens de « matériel ») « appartient à la théorie de la connaissance, non à la métaphysique ». Russell a raison en ce sens que c’est le « mode d’appréhension » du réel B par le réel A qui fait apparaître le réel B comme corps ou objet matériel. Mais il faut ici parler d’observation et non de connaissance. Je peux connaître (par sympathie, empathie, analogie et surtout par l’unité des êtres dans l’unité d’un sens) la conscience de B, sans transformer cette conscience en un corps. Mais je ne  peux l’observer que sous l’aspect d’un corps. Et la raison en est facile à trouver. L’observation est un événement physique, à la différence de la connaissance, acte spirituel. A regarde B, ou l’arbre, ou le nuage : cela revient à dire que sa rétine est le siège d’impacts de photons émanés des divers éléments de la structure de B. Si, au lieu de la vue, on s’adresse à un autre sens, l’observation se réduit toujours, finalement, à une interaction énergétique. Une plaque photographique, ou un instrument de laboratoire similaire, peuvent, pour les observations· proprement dites, remplacer l’organe sensoriel, souvent avec avantage. S’il était vrai que la science expérimentale se réduit essentiellement à une série de « lectures d’index », comme le dit Eddington, en éliminant autant qu’il est possible, ou en laissant au domaine des inférences, tous les « inobservables ») au sens que Heisenberg et Jeans donnent au mot, on pourrait dire que la science observe et ne connaît pas. En fait, bien entendu, la science ne laisse pas au sens commun et à la métaphysique réaliste le soin de transposer l’observé en image intuitive du monde. Elle est réaliste elle aussi, et elle va au-devant des observations avec des images du réel ou des schémas mathématiques « compréhensifs ». La discipline de l’ « observation possible » ne s’en impose pas moins à la connaissance scientifique, elle lui donne son caractère propre.

La sensation, dans la vie de tous les jours, est à la fois, indissolublement, observation et connaissance, événement physique et acte de connaissance. Elle est événement physique en tant que l’organe sensoriel est un appareil, en principe remplaçable par un appareil artificiel ; elle est acte de connaissance en tant observation et connaissance, événement physique et acte de connaissance. Elle est événement physique en tant que l’organe sensoriel est un appareil, en principe remplaçable par un appareil artificiel ; elle est acte de connaissance en tant que le tissu vivant de l’organe ou de l’aire cérébrale correspondante – ou plutôt ce qui apparaît comme tissu organique à un observateur extérieur – fait partie du domaine équipotentiel et auto-subjectif qui est la réalité même de l’être connaissant. La sensation est acte de connaissance, et non observation pure, en tant qu’elle est l’acte d’un être déjà dans le monde, capable de saisir des significations et d’avoir le sens de l’ « autre », sens aussi primitif que l’intuition de sa propre existence. L’observation pure ne serait jamais connaissance, mais seulement événement, échange d’énergie. La connaissance pure resterait virtuelle, puisqu’elle ne donnerait aucun détail sur l’ « autre ». C’est la combinaison d’observation et de connaissance dans la sensation en d’autres termes, de conscience primaire organique auto-subjective de l’être vivant et des événements physiques sur l’organe sensoriel – qui permet une « connaissance détaillée » des autres êtres. Dans l’émission radiophonique, l’onde porteuse est une réalité physique, aussi bien que les modulations qui s’y ajoutent. Dans la sensation la « modulation » seule est physique, l’ « onde porteuse » étant la subjectivité primaire fournie par l’organisme vivant. Comme la modulation seule apporte le contenu d’information sur le monde extérieur, et tout le détail de la connaissance, nous négligeons spontanément tout le reste, tout ce qui est auto-subjectivité, aussi bien dans l’observateur que dans l’observé. Aussi, le sens commun, sans atteindre au purisme matérialiste ou behaviouriste de la science, qui tend à transformer tous les objets, l’homme compris, en corps ou en phénomènes physiques purs, est matérialiste pour tous les êtres qui sont incapables de protester de leur vie intérieure. Les hommes sans imagination sont « Malebranchistes » à l’égard des animaux inférieurs et des végétaux. « Cela ne sent pas » disait Malebranche de son chien. Nous sommes tous. « Malebranchistes » à l’égard des réalités physiques. »

 

RUYER, Raymond, Néo-finalisme, Paris, PUF, 1952, p. 80-86.

Published by Pierre Rivière - dans Ruyer
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