Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
6 décembre 2012 4 06 /12 /décembre /2012 19:59

Quels évènements y a-t-il eu depuis vingt ans dans la vie intellectuelle ? Aucun, je pense. Non qu’elle ait été moins « riche » qu’ en des temps passés ou à venir. Simplement c’est le propre de ce genre de richesse que d’être absence d’évènement. La vie intellectuelle est comme la vie de bureau ou d’usine. La norme est qu’il ne s’y passe rien : le bruit des machines et celui des rancœurs. L’évènement est, pour chacune de ces vies, ce qui l’interrompt.

J’entends bien ce qui vaut tour à tour à la vie intellectuelle son excès d’honneur ou d’indignité. La vie d’usine ou de bureau a ses horaires et ne se donne pas pour plus qu’elle n’est. Dans ce qu’on nomme vie intellectuelle règne au contraire la sensation qu’il y va de la pensée et que celle-ci est toujours sur la brèche. C’est ce qui rend la vie intellectuelle si fatigante. Elle est sans divertissement. Aller au théâtre ou lire le journal, c’est encore être en service. C’est aussi ce qui la rend si déraisonnable : tout doit s’y justifier. La promotion d’un livre doit être l’avènement d’une pensée, la nomination d’un individu, une victoire de la science ou de l’obscurantisme, de la liberté ou du totalitarisme. Les intellectuels ne sont plus ni moins fous que les autres. Simplement leur fonction ou son indétermination les oblige à rationaliser sans cesse, c'est-à-dire à déraisonner sans cesse.

C’est pourquoi la vie intellectuelle est de toutes, la plus difficile à interrompre. Je n’entends pas par interruption, bien sûr, ces parades gymnastiques par lesquelles il convient de faire savoir que l’on n’est point seulement homme de cabinet et que l’on sait ce que vivre veut dire. J’entends par interruption ces suspensions de la vie collective qui rendent chacun à son aventure intellectuelle propre, ces coupures qui l’obligent à renoncer à écrire ce que cent autres écriraient comme lui ou à penser ce que l’air du temps pense ou impense tout seul. Chacun connaît ces évènements toujours individuels qui, de temps en temps, de place en place, rappellent à chacun sa propre route. Je me souviens par exemple de cet après-midi de mai, au temps où se déchaînait une de ces batailles qui sont censées faire époque. Ce jour-là, la bibliothécaire m’a apporté le mince dossier de quelques lettres échangées, un autre mois de mai, cent cinquante ans plus tôt, par un menuisier qui racontait ses semaines de vacances en utopie et j’ai compris que c’était de cela que j’avais quelque chose à dire et non du débat philosophique du temps ; que c’était cela qui me revenait : inscrire la trace de ces vacances, de cette interruption autre qui n’intéressait personne, qui n’était pas de la philosophie pour les philosophes, pas de l’histoire pour les historiens, pas de la politique pour les politiques… en bref le rien ou le presque rien qui renvoie chacun à la question : qui es-tu, toi qui parles ? Que veux-tu dire dont tu désires être le sujet ?

Chacun peut se rappeler ainsi ces quelques évènements qui ont pour lui interrompu la vie intellectuelle, c'est-à-dire la pensée sans tête. L’éclat de l’évènement 68, c’est d’avoir été le maître évènement ou le nombre propre de tous ces évènements. Ce n’est pas affaire de barricades ou de titres militants. L’évènement-68 a été, pour qui l’a voulu, la chance d’une déligitimation de son discours, la possibilité d’abandonner la voie déjà tracée par ceux qui savent pour partir à la recherche de ce qu’il avait, pour son compte, à dire. Il n’y a d’évènements que dans l’après-coup, dans le chemin fait. Certains n’ont pas eu besoin de ce nom propre, d’autres n’ont rien su en faire que de mettre du vin nouveau dans de vieilles outres. Mais la haine de ce nom propre, elle, suffit à signaler la haine de la pensée, la volonté de tous les aspirants à la direction de la vie intellectuelle, la volonté qu’il ne se passe jamais rien, que ne s’arrête jamais la fiction qui structure l’ordre social : il est interdit d’interrompre.

 

RANCIÈRE, Jacques, Moments politiques, Paris, La Fabrique, 2009, p. 24-26.

Published by Pierre Rivière - dans Rancière
commenter cet article
19 novembre 2011 6 19 /11 /novembre /2011 16:36

« Supprimer les limites nationales à l’expansion illimitée du capital, soumettre l’expansion illimitée du capital aux limites de la nation : dans la conjonction de ces deux tâches se définit la figure enfin trouvée de la science royale. Il sera toujours impossible de trouver la bonne mesure de l’égalité et de l’inégalité, impossible, sur cette base, d’éviter la supplémentation démocratique, soit la division du peuple. Gouvernants et experts jugent possible en revanche de calculer le bon équilibre entre la limite et l’illimité. C’est ce qu’on appelle modernisation. Celle-ci n’est pas une simple tâche d’adaptation des gouvernements aux dures réalités du monde. Elle est aussi le mariage du principe de la richesse et du principe de la science qui fonde la légitimité oligarchique nouvelle. Nos gouvernants se donnent comme tâche essentielle – du moins dans le court laps de temps que leur laisse la bataille pour acquérir et conserver le pouvoir – de gérer les effets locaux de la nécessité mondiale sur leur population. C’est dire que la population concernée par cette gestion doit constituer une totalité une et objectivable à l’opposé du peuple des divisions et des métamorphoses. Le principe du choix populaire devient dès lors problématique. Sans doute importe-t-il assez peu, dans la logique consensuelle, que le choix populaire désigne un oligarque de droite ou de gauche. Mais il y a un péril à ce que soient soumis à ce choix les seules solutions qui dépendent de la science des experts. L’autorité de nos gouvernants est alors prise entre deux systèmes de raison opposés ; elle est légitimée d’un côté par la vertu du choix populaire ; de l’autre par leur capacité de choisir les bonnes solutions aux problèmes des sociétés. Or ces bonnes solutions se reconnaissent à ceci qu’elles n’ont pas à être choisies parce qu’elles découlent de la connaissance de l’état objectif des choses qui est affaire de savoir expert et non de choix populaire. […]

Destruction de la démocratie au nom du Coran, expansion guerrière de la démocratie identifiée à la mise en œuvre du Décalogue, haine de la démocratie assimilée au meurtre du pasteur divin. Toutes ces figures contemporaines ont au moins un mérite. A travers la haine qu’elles manifestent contre la démocratie ou en son nom et à travers les amalgames auxquelles elles soumettent sa notion, elles nous obligent à retrouver la puissance singulière qui lui est propre. La démocratie n’est ni cette forme de gouvernement qui permet à l’oligarchie de régner au nom du peuple, ni cette forme de société que règle le pouvoir de la marchandise. Elle est l’action qui sans cesse arrache aux gouvernements oligarchiques le monopole de la vie publique et à la richesse la toute-puissance sur les vies. Elle est la puissance qui doit, aujourd’hui plus que jamais, se battre contre la confusion de ces pouvoirs en une seule et même loi de domination. Retrouver la singularité de la démocratie, c’est aussi prendre conscience de sa solitude. L’exigence démocratique a longtemps été portée ou recouverte par l’idée d’une société nouvelle dont les éléments seraient formés au sein même de la société actuelle. C’est ce que socialisme a signifié : une vision de l’histoire selon laquelle les formes capitalistes de la production et de l’échange formaient déjà les conditions matérielles d’une société égalitaire et de son expansion mondiale. […] Comprendre ce que démocratie veut dire, c’est renoncer à cette foi. L’intelligence collective produite par un système de domination n’est jamais que l’intelligence de ce système. La société inégale ne porte en son flanc aucune société égale. La société égale n’est que l’ensemble des relations égalitaires qui se tracent ici et maintenant à travers des actes singuliers et précaires. La démocratie est nue dans son rapport au pouvoir de la richesse comme au pouvoir de la filiation qui vient aujourd’hui le seconder ou le défier. Elle n’est fondée dans aucune nature des choses et garantie par aucune forme institutionnelle. Elle n’est portée par aucune nécessité historique et n’en porte aucune. Elle n’est confiée qu’à la constance de ses propres actes. La chose a de quoi susciter la peur, donc de la haine, chez ceux qui sont habitués à exercer le magistère de la pensée. Mais chez ceux qui savent partager avec n’importe qui le pouvoir égal de l’intelligence, elle peut susciter à l’inverse du courage, donc de la joie. »

 

RANCIÈRE, Jacques, La haine de la démocratie, Paris, La Fabrique, 2005, p.85-106.

Published by Pierre Rivière - dans Rancière
commenter cet article
13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 22:58

« Sortir du cercle, c'est partir d'autres suppositions, de suppositions assurément déraisonnables au regard de l’ordre de nos sociétés oligarchiques et de la logique dite critique qui en est la doublure. On présupposerait ainsi que les incapables sont capables, qu’il y a aucun secret de la machine qui les tienne enfermés dans leur position. On supposerait qu’il n’y aucun mécanisme fatal transformant la réalité en image, aucune bête monstrueuse absorbant tous les désirs et les énergies dans son estomac, aucune communauté perdue à restaurer. Ce qu’il y a, c’est simplement des scènes de dissensus, susceptibles de survenir n’importe où, n’importe quand. Ce que dissensus veut dire c’est une organisation du sensible où il n’y a ni réalité cachée sous les apparences, ni régime unique de présentation et d’interprétation du donné imposant à tous son évidence. C’est que toute situation est susceptible d’être fendue en son intérieur, reconfigurée sous un autre régime de perception et de signification. Reconfigurer le paysage du perceptible et du pensable, c’est modifier le territoire du possible et la distribution des capacités et des incapacités. Le dissensus remet en jeu en même temps l’évidence de ce qui est perçu, pensable et faisable et le partage de ceux qui sont capables de percevoir, penser et modifier les coordonnées du monde commun. C’est en quoi consiste un processus de subjectivation politique : dans l’action des capacités non comptées qui viennent fendre l’unité du donné et l’évidence du visible pour dessiner une nouvelle topographie du possible. L’intelligence collective de l’émancipation n’est pas la compréhension d’un processus global d’assujettissement. Elle est la collectivisation des capacités investies dans des scènes de dissensus. Elle est la mise en œuvre de la capacité de n’importe qui, de la qualité des hommes sans qualité. Ce ne sont là, je l’ai dit, que des hypothèses déraisonnables. Je pense pourtant qu’il y a plus à chercher et plus à trouver aujourd’hui dans l’investigation de ce pouvoir que dans l’interminable tâche de démasquer les fétiches ou l’interminable démonstration de l’omnipotence de la bête. »

 

RANCIÈRE, Jacques, Le spectateur émancipé, Paris, La Fabrique, 2008, p. 54-55.

Published by Pierre Rivière - dans Rancière
commenter cet article

Présentation

  • : La philosophie est un sport de combat
  • La philosophie est un sport de combat
  • Contact

Créateur

  • Pierre Rivière

Recherche

Catégories