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23 décembre 2011 5 23 /12 /décembre /2011 01:50

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Lucioles à Ochanomizu, Kobayashi Kiyochika, 1877

 

« Il faudrait un ouvrage entier pour comprendre exactement ce qui détermina chez Georges Bataille, au moment de la guerre, ce mélange de retrait dans l’obscurité et « cette volonté de chance », comme il disait, à savoir la volonté souveraine, anxieuse, frénétique, qui le fit lancer tant de signaux dans la nuit, telle une luciole voulant échapper au feu des projecteurs pour mieux émettre ses lueurs de pensées, de poésies, de désirs à transmettre coûte que coûte.

Le texte qu’il décida d’entreprendre, dès le début de la guerre, s’intitulait Le Coupable. Son premier chapitre, « La nuit », commence ainsi : « La date à laquelle je commence à écrire (5 Septembre 1939) n’est pas une coïncidence. Je commence en raison des évènements, mais ce n’est pas pour en parler. » Paradoxe, fêlure, non-savoir, souveraineté loin de tout règne : ne pas parler des évènements pour mieux y répondre, pour mieux y opposer son désir (sa lueur dans la nuit), sachant bien que ce désir n’est que brèches, fragilités, intermittences du mourant, entre la « déchéance » et ce qu’il veut follement encore nommer « gloire » : « il n’est pas d’être sans fêlure, mais nous allons de la fêlure subie, de la déchéance, à la gloire »… à condition d’ajouter, pour se démarquer de tout prestige et de toute voie religieuse : « Le christianisme atteint la gloire en fuyant ce qui est (humainement) glorieux. » Loin du règne et de la lumière, donc, Bataille tentait d’émettre ses signaux dans la nuit comme autant de paradoxes, dont le résultat, on le sait, se nommera L’Expérience intérieure. […]

Le cours de l’expérience a chuté, sans doute. Mais la chute est encore expérience, c'est-à-dire contestation, dans son mouvement même, de la chute subie. La chute, le non-savoir deviennent des puissances dans l’écriture qui les transmet. « L’impuissance crie en moi », écrit sans doute Bataille. Mais ce cri s’il parvient, s’il émet son signal, sa lueur, sera puissance de contestation. Le silence aussi est faiblesse, mais « le refus de communiquer est un moyen de communiquer plus hostile [donc] le plus puissant ». Il est très significatif que Bataille, de cette puissance, offre quelques exemples qui concordent avec ce que Walter Benjamin avait espéré des images, précisément : corps lumineux passagers dans la nuit. Boules de feu qui traversent l’horizon, comètes qui apparaissent et vont se perdre ailleurs. Lucioles plus ou moins discrètes en quelque sorte. Plus ou moins proches de nous dans la nuit. « Un homme est une particule insérée dans des ensembles instables et enchevêtrés », écrit encore Bataille ; « un point d’arrêt favorable au rejaillissement » ; mais un point d’arrêt porteur d’énergie, capable de fuser : « jaillissement enflammé, excédant, libre même de sa propre convulsion [et possédant] un caractère de danse et de légèreté décomposante ». […]

Telle serait, pour finir, l’infinie ressource des lucioles : leur retrait quand il n’est pas repli sur soi mais « force diagonale », leur communauté clandestine de « parcelles d’humanité », ces signaux envoyés par intermittences ; leur essentielle liberté de mouvement ; leur faculté de faire apparaître le désir comme l’indestructible par excellence (et me reviennent ici en mémoire les tout derniers mots choisis par Freud pour sa Traumdeutung : « cet avenir, présent pour le rêveur, est modelé par le désir indestructible, à l’image du passé »). Les lucioles, il ne tient qu’à nous de ne pas les voir disparaître. Or nous devons pour cela assumer nous-mêmes la liberté du mouvement, le retrait qui ne soit pas repli, la force diagonale, la faculté de faire apparaître des parcelles d’humanité, le désir indestructible. Nous devons donc nous-mêmes – en retrait du règne et de la gloire, dans la brèche ouverte entre le passé et le futur, devenir des lucioles et reformer par là une communauté du désir, une communauté de lueurs émises, de danses malgré tout, de pensées à transmettre. Dire oui dans la nuit traversée de lueurs, et ne pas se contenter de décrire le non de la lumière qui nous aveugle. »

 

DIDI-HUBERMAN, Georges, Survivance des lucioles, Paris, Les Éditions de Minuit, 2009, p. 120-133.

Published by Pierre Rivière - dans Didi-Huberman
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