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1 mai 2012 2 01 /05 /mai /2012 22:36

France-Paris-Barricade-mai1968-1.jpg

 

« Mai 68 a montré que, sans projet, sans conjuration, pouvait, dans la soudaineté d’une rencontre heureuse, comme une fête qui bouleversait les formes sociales admises ou espérées, s’affirmer (s‘affirmer par-delà les formes usuelles de l’affirmation) la communication explosive, l’ouverture qui permettait à chacun, sans distinction de classe, d’âge, de sexe ou de culture, de frayer avec le premier venu, comme avec un être déjà aimé, précisément parce qu’il était le familier-inconnu.

« Sans projet » : c’était là le trait, à la fois angoissant et fortuné, d’une forme de société incomparable qui ne se laissait pas saisir, qui n’était pas appelée à subsister, à s’installer, fût-ce à travers les multiples « comités » par lesquels se simulait un ordre-désordonné, une spécialisation imprécise. Contrairement aux « révolutions traditionnelles », il ne s’agissait pas de seulement prendre le pouvoir pour le remplacer par un autre, ni de prendre la Bastille, le Palais d’hiver, l’Elysée ou l’Assemblée nationale: objectifs sans importance, et pas même de renverser un ancien monde, mais de laisser se manifester, en dehors de tout intérêt utilitaire, une possibilité d’être-ensemble qui rendait à tous le droit à l’égalité dans la fraternité par la liberté de parole qui soulevait chacun. Chacun avait quelque chose à dire, parfois à écrire (sur les murs) ; quoi donc ? cela importait peu. Le Dire primait le dit. La poésie était quotidienne. La communication « spontanée », en ce sens qu’elle paraissait sans retenue, n’était rien d’autre que la communication avec elle-même, transparente, immanente, malgré les combats, débats, controverses, où l’intelligence calculatrice s’exprimait moins que l’effervescence presque pure (en tout cas, sans mépris, sans hauteur ni bassesse), - c’est pourquoi on pouvait pressentir que, l’autorité renversée ou plutôt négligée, se déclarait une manière encore jamais vécue de communisme que nulle idéologie n’était à même de récupérer ou de revendiquer. Pas de tentatives sérieuses de réformes, mais une présence innocente (à cause de cela suprêmement insolite) qui, aux yeux des hommes de pouvoir et échappant à leurs analyses, ne pouvait qu’être dénigrée par des expressions sociologiquement typiques, comme chienlit, c’est-à-dire le redoublement carnavalesque de leur propre désarroi, celui d’un commandement qui ne commandait plus rien, pas même à soi-même, contemplant, sans la voir, son inexplicable ruine.

Présence innocente, « commune  présence » (René Char), ignorant ses limites, politique par le refus de ne rien exclure et la conscience d’être, telle quelle, l’immédiat-universel, avec l’impossible comme seul défi, mais sans volontés politiques déterminées et, ainsi, à la merci de n’importe quel sursaut des institutions formelles contre lesquelles on s’interdisait de réagir. C’est cette absence de réaction (Nietzsche pouvait passer pour en être l’inspirateur) qui laissa se développer la manifestation adverse qu’il eût été facile d’empêcher ou de combattre. Tout était accepté. L’impossibilité de reconnaître un ennemi, d’inscrire en compte une forme particulière d’adversité, cela vivifiait, mais précipitait vers le dénouement, qui, au reste, n’avait besoin de rien dénouer, dès lors que l’événement avait eu lieu. L’événement ? Et est-ce que cela avait eu lieu ?

C’était là, c’est encore là l’ambiguïté de la présence – entendue comme utopie immédiatement réalisée -, par conséquent sans avenir, par conséquent sans présent : en  suspens comme pour ouvrir le temps à un au-delà de ses déterminations usuelles. Présence du peuple ? Il y avait déjà abus dans le recours à ce mot complaisant. Ou bien, il fallait l’entendre, non comme l’ensemble des forces sociales, prêtes à des décisions politiques particulières, mais dans son refus instinctif d’assumer aucun pouvoir, dans sa méfiance absolue à se confondre avec un pouvoir auquel il se déléguerait, donc dans sa déclaration d’impuissance. De là l’équivoque des comités qui se multiplièrent (et dont j’ai déjà parlé), qui prétendaient organiser l’inorganisation, tout en respectant celle-ci, et qui ne devaient pas se distinguer de « la foule anonyme et sans nombre, du peuple en manifestation spontanée » (Georges Préli). Difficulté d’être des comités d’action sans action, ou des cercles d’amis qui désavouaient leur amitié antérieure pour en appeler à l’amitié (la camaraderie sans préalable) que véhiculait l’exigence d’être là, non comme personne ou sujet, mais comme les manifestants du mouvement fraternellement anonyme et impersonnel.

Présence du « peuple » dans sa puissance sans limite qui, pour ne pas se limiter, accepte de ne rien faire : je pense qu’à l’époque toujours contemporaine il n’y en a pas eu d’exemple plus certain que celui qui s’affirma dans une ampleur souveraine, lorsque se trouva réunie, pour faire cortège aux morts de Charonne, l’immobile, la silencieuse multitude dont il n’y avait pas lieu de comptabiliser  l’importance, car on ne pouvait rien y ajouter, rien n’en soustraire : elle était là tout entière, non pas comme chiffrable, numérable, ni même comme totalité fermée, mais dans l’intégralité qui dépassait tout ensemble, en s’imposant calmement au-delà d’elle-même. Puissance suprême, parce qu’elle incluait, sans se sentir diminuée, sa virtuelle et absolue impuissance : ce que symbolisait bien le fait qu’elle était là comme le prolongement de ceux qui ne pouvaient plus être là (les assassinés de Charonne) : infini qui répondait à rappel de la finitude et qui y faisait suite en s’opposant à elle. Je crois qu’il y eut alors une forme de communauté, différente de celle dont nous avons cru définir le caractère, un des moments où communisme et communauté se rejoignent et acceptent d’ignorer qu’ils se sont réalisés en se perdant aussitôt. Il ne faut pas durer, il ne faut pas avoir part à quelque durée que ce soit. Cela fut entendu en ce jour exceptionnel : personne n’eut à donner un ordre de dispersion. On se sépara par la même nécessité qui avait rassemblé l’innombrable. On se sépara instantanément, sans qu’il y eût de reste, sans que se soient formées ces séquelles nostalgiques par lesquelles s’altère la manifestation véritable en prétendant persévérer en groupes de combat. Le peuple n’est pas ainsi. Il est là, il n’est plus là; il ignore les structures qui pourraient le stabiliser. Présence et absence, sinon confondues, du moins s’échangeant virtuellement. C’est en cela qu’il est redoutable pour les détenteurs d’un pouvoir qui ne le reconnaît pas : ne se laissant pas saisir, étant aussi bien la dissolution du fait social que la rétive obstination à réinventer celui-ci en une souveraineté que la loi ne peut circonscrire, puisqu’elle la récuse tout en se maintenant comme son fondement. »

 

BLANCHOT, Maurice, La communauté inavouable, Paris, Minuit, 1984, p. 52-56.

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8 novembre 2011 2 08 /11 /novembre /2011 02:59

 

  La nuit étoilée - Van gogh

    Nuit étoilée sur le Rhône, Vincent Van Gogh, Juin 1889

 

« Lucidité, rayon de l'étoile, réponse au jour qui questionne, sommeil quand la nuit vient. «  Mais qui se cachera devant ce qui jamais ne se couche. » La veille est sans commencement ni fn. Veiller est au neutre. « Je » ne veille pas : on veille, la nuit veille, toujours et incessamment, creusant la nuit jusqu'à l'autre nuit où il ne saurait être question de dormir. On ne veille que la nuit. La nuit est étrangère à la vigilance qui s'exerce, s'accomplit et porte la raison lucide vers ce qu'elle doit maintenir en réflexion, c'est-à-dire dans la garde de l'identité. La veille est étrangeté : elle ne s'éveille pas, comme si elle sortait d'un sommeil qui la précéderait, tout en étant réveil, retour constant et instant à l'immobilité de la veille. Cela veille : sans guetter ni épier. Le désastre veille. Quand il y a veille, là où la conscience endormie s'ouvrant en inconscience laisse se jouer la lumière du rêve, ce qui veille, le veiller, ou l'impossibilité de dormir au sein du sommeil, ne s'éclaire pas en termes de surcroît de visibilité, de brillance réfléchissante. Qui veille? Précisément, la question est écartée par la neutralité de la veille : personne ne veille. Veiller n'est pas le pouvoir de veiller en première personne, ce n'est pas un pouvoir, mais l'atteinte de l'infini sans pouvoir, l'exposition à l'autre de la nuit, là où la pensée renonce à la vigueur de la vigilance, à la clairvoyance mondaine, à la maîtrise perspicace pour se livrer à l'atermoiement illimité de l'insomnie, la veille qui ne veille pas, l'intensité nocturne. »


BLANCHOT, Maurice, L’écriture du désastre, Paris, Gallimard, 1980, p. 82.

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