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24 décembre 2011 6 24 /12 /décembre /2011 17:49

« Rien de plus instructif, à cet égard, que la manière dont Spinoza pense le commun. Tous les coprs dit-il (Éthique, II, lemme II), ont en commun le fait d’exprimer l’attribut divin de l’étendue. Toutefois (selon la proposition 37, ibid.), ce qui est commun ne peut, en aucun cas, constituer l’essence d’une chose singulière. Décisive est ici l’idée d’une communauté inessentielle, d’une solidarité qui ne concerne en aucun cas une essence. L’avoir-lieu, la communication des singularités dans l’attribut de l’étendue, ne les unit pas dans l’essence, mais les disperse dans l’existence.

Ce n’est pas l’indifférence de la nature commune par rapport aux singularités, mais l’indifférence du commun et du propre, du genre et de l’espèce, de l’essence et de l’accident qui constitue le quelconque. Quelconque est la chose avec toutes ses propriétés ; aucune d’elles, toutefois, ne constitue une différence. L’indifférence aux propriétés est ce qui individualise et dissémine les singularités, les rend aimables (quodlibétales). De même que la juste parole humaine n’est ni l’appropriation de quelque chose de commun (la langue) ni la communication de quelque chose de propre, de même le visage humain n’est ni l’individuation d’une facies générique ni l’universalisation de traits singuliers : c’est le visage quelconque, pour lequel, ce qui appartient à la nature commune et ce qui est propre sont absolument indifférents.

C’est en ce sens que doit être lue la doctrine de ces philosophes médiévaux pour qui le passage de la puissance à l’acte, de la forme commune à la singularité, n’est pas un évènement accompli une fois pour toutes, mais une série infinie d’oscillations modales. L’individuation d’une existence singulière, loin d’être un fait ponctuel, est une linea generationis substantiae qui varie selon une gradation continue de croissance et de rémission, d’appropriation et d’impropriété. L’image de la ligne n’est pas fortuite. De même que, dans une ligne d’écriture, le ductus de la main passe continuellement de la forme commune des lettres aux traits particuliers qui en identifient la présence singulière, sans que, malgré la minutie du graphologue, l’on puisse en aucun point tracer une démarcation réelle entre les deux sphères, de même, sur un visage la nature humaine passe d’une manière continue dans l’existence et cette émergence incessante constitue précisément son expressivité. Mais nous pourrions tout aussi vraisemblablement affirmer le contraire, autrement dit que c’est des cent idiomes qui caractérisent ma manière d’écrire la lettre p ou de prononcer son phonème que s’engendre sa forme commune. Le commun et le propre, le genre et l’individu ne sont que les deux versants qui se précipitent des lignes de faîte du quelconque. Comme dans la calligraphie du prince Mychkine, qui peut imiter sans effort n’importe quelle écriture, le particulier et le générique deviennent ici indifférents, et c’est précisément en cela que consiste sont « idiotie ». Le passage de la puissance à l’acte, de la langue à la parole, du commun au propre, a lieu chaque fois dans les deux sens selon une ligne de scintillement alternatif où nature commune et singularité, puissance et acte échangent leurs rôle et se pénètrent réciproquement. L’être qui s’engendre sur cette ligne est l’être quelconque, et la manière dont il passe du commun au propre, et du propre au commun s’appelle usage – c'est-à-dire ethos. »

 

AGAMBEN, Giorgio, La communauté qui vient. Théorie de la singularité quelconque, Paris, Seuil, 1990, p. 24-27.

Published by Pierre Rivière - dans Agamben
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