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30 mars 2015 1 30 /03 /mars /2015 18:20

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Périclès durant son oraison funèbre, Philipp Foltz, 1852

 

« Les langues se forment naturellement sur les besoins des hommes ; elles changent et s’altèrent selon les changements de ces mêmes besoins. Dans les anciens temps, où la persuasion tenait lieu de force publique, l’éloquence était nécessaire. A quoi servirait-elle aujourd’hui, que la force publique supplée à la persuasion ? L’on n’a besoin ni d’art ni de figure pour dire, tel est mon plaisir. Quels discours restent donc à faire au peuple assemblé ? Des sermons. Et qu’importe à ceux qui les font de persuader le peuple, puisque ce n’est pas lui qui nomme aux bénéfices ? Les langues populaires nous sont devenues aussi parfaitement inutiles que l’éloquence. Les sociétés ont pris leur dernière forme : on n’y change plus rien qu’avec du canon et des écus ; et comme on n’a plus rien à dire au peuple, sinon, donnez de l’argent, on le dit avec des placards au coin des rues, ou des soldats dans les maisons. Il ne faut assembler personne pour cela : au contraire, il faut tenir les sujets épars ; c’est la première maxime de la politique moderne.

Il y a des langues favorables à la liberté ; ce sont les langues sonores, prosodiques, harmonieuses, dont on distingue le discours de fort loin. Les nôtres sont faites pour le bourdonnement des divans. Nos prédicateurs se tourmentent, se mettent en sueur dans tes temples, sans qu’on sache rien de ce qu’ils ont dit. Après s’être épuisés à crier pendant une heure, ils sortent de la chaire à demi morts. Assurément ce n’était pas la peine de prendre tant de fatigue.

Chez les anciens on se faisait entendre aisément au peuple sur la place publique ; on y parlait tout un jour sans s’incommoder. Les généraux haranguaient leurs troupes ; on les entendait, et ils ne s’épuisaient point. Les historiens modernes qui ont voulu mettre des harangues dans leurs histoires se sont fait moquer d’eux. Qu’on suppose un homme haranguant en français le peuple de Paris dans la place de Vendôme : qu’il crie à pleine tête, on entendra qu’il crie, on ne distinguera pas un mot. Hérodote lisait son histoire aux peuples de la Grèce assemblés en plein air, et tout retentissait d’applaudissements. Aujourd’hui, l’académicien qui lit un mémoire, un jour d’assemblée publique, est à peine entendu au bout de la salle. Si les charlatans des places abondent moins en France qu’en Italie, ce n’est pas qu’en France ils soient moins écoutés, c’est seulement qu’on ne les entend pas si bien. M. d’Alembert croit qu’on pourrait débiter le récitatif français à l’italienne ; il faudrait donc le débiter à l’oreille, autrement on n’entendrait rien du tout. Or, je dis que toute langue avec laquelle on ne peut pas se faire entendre au peuple assemblé est une langue servile ; il est impossible qu’un peuple demeure libre et qu’il parle cette langue-là. »

 

ROUSSEAU, Jean-Jacques, Essai sur l’origine des langues, Paris, Aubier-Montaigne, 1974, p. 173-174.

 

 

« La maîtresse d’école ne s’informe pas quand elle interroge un élève, pas plus qu’elle n’informe quand elle enseigne une règle de grammaire ou de calcul. Elle « ensigne », elle donne des ordres, elle commande. Les commandements du professeur ne sont pas extérieurs à ce qu’il nous apprend, et ne s’y ajoutent pas. Ils ne découlent pas de significations premières, ils ne sont pas la conséquence d’informations : l’ordre porte toujours et déjà sur des ordres, ce pourquoi l’ordre est redondance. La machine de l’enseignement obligatoire ne communique pas des informations, mais impose à l’enfant des coordonnées sémiotiques avec toutes les bases duelles de la grammaire (masculin-féminin, singulier-pluriel, substantif-verbe, sujet d’énoncé-sujet d’énonciation, etc.). L’unité élémentaire du langage –  l’énoncé –, c’est le mot d’ordre. Plutôt que le sens commun, faculté qui centraliserait les informations, il faut définir une abominable faculté qui consiste à émettre, recevoir et transmettre les mots d’ordre. Le langage n’est même pas fait pour être cru, mais pour obéir et faire obéir. « La baronne n’a pas la moindre intention de me convaincre de sa bonne foi, elle m’indique simplement ce qu’elle préfère me voir faire semblant d’admettre. » On s’en aperçoit dans les communiqués de police ou de gouvernement, qui se soucient peu de vraisemblance ou de véracité, mais qui disent très bien ce qui doit être observé et retenu. L’indifférence des communiqués à toute crédibilité touche souvent à la provocation. C’est la preuve qu’il s’agit d’autre chose. Qu’on se le dise… : le langage n’en demande pas plus. Spengler note que les formes fondamentales de la parole ne sont pas l’énoncé d’un jugement ni l’expression d’un sentiment, mais « le commandement, le témoignage d’obéissance, l’assertion, la question, l’affirmation ou la négation », phrases très brèves qui commandent à la vie, et qui sont inséparables des entreprises ou des grands travaux : « Prêt ? », « Oui », « Allez-y ». Les mots ne sont pas des outils ; mais on donne aux enfants du langage, des plumes et des cahiers, comme on donne des pelles et des pioches aux ouvriers. Une règle de grammaire est un marqueur de pouvoir, avant d’être un marqueur syntaxique. L’ordre ne se rapporte pas à des significations préalables, ni à une organisation préalable d’unités distinctives. C’est l’inverse. L’information n’est que le strict minimum nécessaire à l’émission, transmission et observation des ordres en tant que commandements. Il faut être juste assez informé pour ne pas confondre Au feu avec Au jeu !, ou pour éviter la situation si fâcheuse du professeur et de l’élève selon Lewis Carroll (le professeur lance une question du haut de l’escalier, transmise par des valets qui la déforment à chaque étage, tandis que l’élève en bas dans la cour renvoie une réponse elle-même déformée à chaque étape de la remontée). Le langage n’est pas la vie, il donne des ordres à la vie ; la vie ne parle pas, elle écoute et attend. Dans tout mot d’ordre, même d’un père à son fils, il y a une petite sentence de mort – un Verdict, disait Kafka. »

 

DELEUZE, Gilles, Mille Plateaux, Paris, Minuit, 1980, p. 95-96.

Published by Pierre Rivière - dans Rousseau
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